lundi 31 octobre 2011

Portrait de Bruno Caby, designer de savoir-faire ; ou la bijouterie comme lieu d'une possible synthèse des arts





Pièce en argent et résine, technique "métavégétal" © Studio Noenco









Il est facile de penser que
la bijouterie est une filière aux perspectives relativement limitées : l’échelle
du bijou impose des techniques de fabrication à priori connues, et sa fonction
décorative, si elle ouvre un champ formel infini, limite l’évolution de
l’objet. La création contemporaine française en matière de bijoux semble
confirmer ce préjugé. Milieu traditionnel s’il en est, les bijoutiers de luxe
reproduisent pour la plupart les mêmes modèles, aux dessins et aux matériaux
parfois extraordinaires, mais si les modes changent, les techniques restent
immuables.
  





Nos voisins suisses semblent
plus versés dans la nouveauté : la marque
Niessing par exemple exploite
des procédés industriels différents des savoir-faire artisanaux habituels, et propose
des bijoux originaux qui connaissent un grand succès chez les Helvètes. Mais
dans l’hexagone, la bijouterie semble être avant tout un métier d’art et
d’artisanat traditionnel. Pourtant le cahier des charges d’un projet de bijou
pourrait intéresser plus d’un designer. C’est le cas de l’israélien établi à
Paris
Tzuri Gueta, qui réalise de poétiques bijoux aux formes hybrides animales
et végétales, grâce à un procédé d’injection de silicone dans des matières
ajourées telle que la dentelle.





C’est aussi le cas du
fondateur du Studio Noenco et du concept
Millemo, Bruno Caby. Ce parisien d’origine lavalloise est designer
industriel, formé à l'école de design Nantes Atlantique. Son parcours est un
engagement quasi politique : après quelques années pourtant fructueuses de
design en agence et en free lance, il décide de tout arrêter, déçu par le système
industriel et commercial qui régit la création d'objets : les entreprises sont
enferrées dans leurs logiques de production, les consommateurs, bernés par des stratégies
marketing, achètent sans idée précise de la valeur réelle des produits, et
entre les deux, les intermédiaires font grimper les prix sans apporter de valeur ajoutée aux objets manufacturés. Bruno prend alors deux années sabbatiques pour réfléchir
et mettre au point une stratégie de contournement : Millemo naît en 2005, concept
créatif issu d’un modèle économique qui satisfait enfin le designer. Ses bagues
à message écrit par le client (voir les photos ci-dessous) impliquent sentimentalement la personne, qui
créé d'elle même un modèle unique. Pas de moule, pas de série, Bruno réalise
chaque bague une à une, avec des outils dérivés de l’industrie qu’il a
minutieusement mis au point. La fraiseuse numérique qui servait à réaliser des
circuits électroniques est détournée, commandée par un programme maison qui
gère la contre forme de la bague. Il rajoute deux petites résistances
thermiques à un mélangeur de peinture pour faire une petite "rotomouleuse". Le
designer invente ou perfectionne ses outils au quotidien ; et s’il rêve
d’une imprimante numérique, ce n’est pas pour fabriquer des pièces, mais pour
se fabriquer des outils. Enfin pour boucler la boucle, il a la conscience
écologique tranquille ; les métaux précieux se recyclent à 100%, puisque
les gens refondent leurs bijoux quand ils ne sont plus à leur goût.


Millemo connaît un grand
succès, auprès des amoureux surtout. Bruno Caby assure en continu cette
production et explore à côté de nouveaux procédés de fabrication. S’inspirant de
la tenségrité de Buckminster Fuller
¹
ou de la biologie moléculaire, il construit des petites architectures autour du
vide. De l’infiniment grand à l’infiniment petit, il explore les principes
physiques (gravité, tension, compression, changements d’états du métal) pour
faire relever de subtils défis à la matière. Le bijou n’est plus qu’un
prétexte, Bruno souhaite d’ailleurs à terme étendre son modèle économique et
créatif à d’autres échelles. Avec toujours cette colère rentrée contre les
aberrations du marché, ce souci permanent d’intégrité, il cherche les
savoir-faire qui pourraient le mener plus loin, et qu’il pourrait mener plus
loin : il propose à ses sous-traitants de nouvelles manières de travailler
la matière et de collaborer, comme à ce pareur de peau qui exerce un métier en
voie de disparition, et qui a accepté d’aplatir pour lui non pas des peaux,
mais des fibres végétales (voir le projet ci-dessus
Métavégétal).





C’est en ce sens que Bruno
Caby ne se définit non pas comme un bijoutier, mais comme un « designer de
savoir-faire ». Buckminster Fuller justement, qui était pourtant
architecte de formation, avait dit dès 1928 :



« Le spécialiste en
design global est une synthèse émergente de l’artiste, de l’inventeur, du
mécanicien, de l’économiste objectif et du stratège évolutionniste ».





Cette vision originale avant
l’heure pourrait bien être annonciatrice du devenir de la pratique du
design ; à l’exact opposé du principe du sourcing qui aurait plutôt
tendance à « tirer vers le bas » la création en uniformisant les besoins
et les produits d’un bout à l’autre de la planète, le designer s’éloigne de sa
tutelle industrielle pour aller au devant des besoins des particuliers,
inventer ou réinventer les processus de fabrication, et produire enfin moins et
mieux.








1. La tenségrité est un terme d'architecture, qui serait l'invention de Richard Buckminster Fuller en 1949. Le mot provient de la contraction du terme tensile integrity.


La tenségrité caractérise la faculté d'une structure à se stabiliser
par le jeu des forces de tension et de compression qui s'y répartissent
et s'y équilibrent. Les structures établies par la tenségrité sont donc
stabilisées, non par la résistance de chacun de leurs constituants, mais
par la répartition et l'équilibre des contraintes mécaniques dans la
totalité de la structure. Ainsi, un système mécanique comportant un
ensemble discontinu de composants comprimés au sein d'un continuum de
composants tendus, peut se trouver dans un état d'auto-équilibre stable.
Ce qui signifie, par exemple, qu'en reliant des barres par des câbles,
sans relier directement les barres entre elles, on arrive à constituer
un système rigide.


Les dômes géodésiques
sont des structures en tenségrité où les efforts de traction se
réarrangent en minimisant la longueur entre deux points de la structure.
On peut citer à cet égard les dômes géodésiques de la Biosphère de Montréal (Fuller, 1967) ou de La Géode à Paris (Fainsilber, 1985). (source Wikipedia)










Bague Millemo, or jaune 18 carats © Studio Noenco






Bague Millemo en calligraphie arabe, or jaune 18 carats et diamants © Studio Noenco










Pièce en argent et plaqué or à l’intérieur, réalisée en mousse
à cellules ouvertes de métal © Studio Noenco






Biosphère de Montréal, Québec, Canada, Richard Buckminster Fuller, 1995









Bracelet en argent Tenségrité © Studio Noenco





















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